« Chimères »

4 07 2007

nuala o'faolain

de Nuala O’Faolain (2001). 541 p. Titre original : »My dream of you ».

A l’approche de la cinquantaine et en pleine crise existencielle, Kathleen de Burca se rend en Irlande afin d’enquêter sur un fait divers du siècle passé, peut-être pour en faire un roman. Une jeune aristocrate aurait eu une liaison avec son palefrenier, au moment où une grande famine décimait la population irlandaise (canevas « Lady Chatterley-sque »). Dans un récit enchâssé, le lecteur suit la naissance de cette passion. Ce retour au pays natal est l’ultime occasion pour Kathleen de découvrir ses racines, qu’elle a voulu renier, et de comprendre les évènements qui ont façonné son identité, en espérant qu’au bout du chemin se trouve, enfin, le bonheur.

 

C’est un roman sur l’identité, ou comment la quête du bonheur commence par une connaissance lucide de soi. A 49 ans, Kathleen a réussi à éviter les questions angoissantes et à vivre dans l’illusion de la liberté : journaliste, indépendante, sexuellement active, elle se flatte d’être le contraire de sa mère, paysanne irlandaise soumise à un mari insensible. Mais avec la mort de son meilleur ami et un enchainement de remises en cause, elle réalise soudainement qu’elle n’est pas heureuse : elle est seule et elle ne sait pas qui elle est. Son voyage en Irlande lui permet enfin d’ouvrir la boite de Pandore, au risque de voir ses certitudes bousculées.

La linéarité chronologique est déconstruite au profit d’allers-retours temporels qui facilitent les rétrospectives et les récits enchâssés. Les souvenirs de Kathleen, anodins en apparence, sont en fait des pièces du puzzle qui se met peu à peu en place. Le lecteur s’identifie facilement à la narratrice, moins en tant que personnage, qu’en tant qu’avatar des interrogations humaines : suis-je heureux ? ai-je fait les bons choix? est-il trop tard pour rectifier le tir ? Par une construction subtile où se superposent le récit de Kathleen, l’histoire de Lady Talbot et l’évocation d’épisodes tragiques de l’histoire irlandaise, N. O’Faoloin montre que si l’on ne peut fuir ses racines, il faut aussi, à un moment, assumer son destin et endosser la responsabilité de ses propres erreurs.

J’ai été particulièrement sensible à deux choses. D’abord, les difficiles relations entre Irlandais et Britanniques, entre haine, mépris et rancoeurs ancestrales. Ensuite j’ai trouvé très réussie l’évocation des paradoxes de la vie amoureuse et sexuelle de Kathleen, loin des clichés binaires (nymphomane/frigide). Pourquoi une femme qui n’aime pas vraiment le sexe couche-t-elle avec tous les hommes qui lui font des avances, fussent-ils des pervers, des gros bonhonnes ventrus ou des ascètes ?* qu’est-ce qui la pousse à tromper l’homme qu’elle aime ? comment aborder la sexualité après 50 ans ? le dernier amour, celui qu’on connaît à l’automne de sa vie et dont on sait qu’avant la tombe il n’y en aura pas d’autre, justifie-t-il qu’on renonce à son intégrité ? Autant de questions abordées avec subtilité et délicatesse dans ce livre qui intéressera aussi les lecteurs masculins par l’évocation des mystères de la psychologie féminine.

*Extrait :

« Je m’expliquai ce qui était arrivé de diverses manières, suivant les périodes de ma vie. Ma disponibilité, pour ne pas dire ma vulgarité, c’était la faute de papa qui ne m’avait pas aimée, ou de maman, parce qu’elle avait des rapports sexuels avec papa alors même qu’ils ne se parlaient jamais, ou des deux, parce qu’ils ne m’avaient pas montré d’autres formes de complicité entre un homme et une femme que la complicité sexuelle. C’était la faute de l’Irlande catholique qui m’avait lâchée dans le monde sans une once de sens moral véritable, sincère. Et c’était la faute de l’Angleterre qui m’avait fait sentir inférieure et indésirable sauf quand quelqu’un voulait me baiser. C’était la faute des années soixante, qui avaient inventé la pilule et la minijupe; enfin c’était la faute de l’histoire qui avait inventé un monde où chacun devait se plier à l’idéal bourgeois de la fidélité ou être puni. »

 

 


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