Le monoxyde de l’ennui

30 03 2009

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Quand je me sens déprimée, c’est-à-dire un jour sur deux en ce moment (ce qui est plutôt une bonne moyenne), j’en viens toujours à envisager d’aller voir un psy, une fois pour toutes. Et puis l’instant suivant, je me remémore cette phrase de Blaise Pascal, qui a le don de remettre les choses en perspective : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Eh oui, ami humain, comprends bien : tu es malheureux parce que tu détestes t’ennuyer. Tu peux arrêter le Lexomil et reprendre une activité normale. Ca fera 150 €.

Evidemment, ce n’est pas aussi simple que ça, mais tout de même. L’ennui est un ennemi insidieux, comme le monoxyde de carbone : inodore et incolore, on le croirait inoffensif alors qu’il est toxique². Pourtant, c’est l’ennui qui nous pousse dans des aventures foireuses (qui ne s’est jamais retrouvé à une soirée loose et glauque, en compagnie de gens paranormaux, juste parce que non, un samedi soir à la maison, c’est pas possible?). Dans le film Ken Park, de Larry Clark, c’est l’ennui fatal qui pousse les jeunes d’une petite ville américaine à se droguer et à coucher avec n’importe qui.

Ok, l’exemple est sans doute un peu extrême, mais reconnaissons-le : c’est la solitude (donc l’ennui, cqfd) qui nous fait nous compromettre sexuellement avec des gens qui ne sont ni notre type, ni notre genre, ni notre style. Je me rappelle il y a quelques années, il y avait ce garçon qui n’arrêtait pas de me faire la cour et que je rembarrais systématiquement. Au bout d’un an et demi (c’était un soir de grande solitude), il m’a demandé pourquoi je ne voulais pas de lui. Je ne le savais plus, et dans le doute, j’ai misé sur l’expérience (censément enrichissante). Erreur fatale. Regrets éternels. Il faut toujours suivre son intuition : TOUJOURS !

Tout ça, c’est sympa, mais ce ne sont que les méfaits légers de l’ennui, ceux qu’on peut reconvertir en souvenirs cocasses et anecdotes drôlatiques à placer dans un dîner mondain (ou sur viedemerde.fr). Il y a aussi les dommages collatéraux et/ou irréversibles.Quand on s’ennuie, on se prend la tête. C’est la loi du Coupeur de Cheveux en Quatre. Quand il ne se passe pas grand chose ou que l’attente d’un changement se fait interminable, on se retrouve à remettre en cause l’alpha et l’omega de notre existence :

- Tiens, mon job me fait chier, peut-être que je devrais démissionner et partir en mission humanitaire. Ca me ferait du bien au moins je me sentirais utile.

-  Hier soir, j’avais pas envie de faire l’amour avec mon mec; d’ailleurs il ne m’a même pas souhaité ma fête, le mois dernier. Et si on ne s’aimait plus ? Ca ne peut être que ça … Il faut qu’on se sépare avant que la routine ne nous bouffe.

Et ce n’est pas le pire, car au fond, un peu d’introspection peut faire du bien. Non, le pire, c’est quand l’ennui se transforme en envie-de-rien. On est flagada du cerveau, mollasson du cuissot, le regard vide et vitreux, braqué sur le patère de la porte / un paquet de biscuits vide / tout autre objet ridiculement insignifiant dans notre ligne de mire. Vous remarquerez qu’on ne s’ennuie jamais parce qu’on n’a rien à faire (sauf au boulot), mais parce que rien de ce qu’on pourrait faire ne nous intéresse.
- Lire un bouquin ? Ouais, non, j’connais pas l’auteur, de toute façon, j’arrive pas à me concentrer, j’aime pas lire, je préfère jouer à Tetris, je dois être trop bête, ça explique pourquoi j’arrive jamais à rien, je suis une ratée, je veux mourir.

- Aller à la piscine ? Ouais, non, c’est loin, faut se mettre en maillot et l’eau est froide, et puis je suis trop gros, j’ai honte de mes bourrelets, c’est pour ça que j’ai pas de copine, je mourrai puceau, je veux mourir.

- Faire une promenade ? Ouais, non, le temps est couvert, il va pleuvoir, j’aime pas l’hiver, j’aime pas ma vie, je veux mourir.

- Aller à cette soirée ? Ouais, non, je connais personne et puis c’est loin et puis j’arriverai jamais à me faire des potes, personne ne m’aime, je suis antisocial, déjà à l’école personne ne voulait se mettre en Eps avec moi, j’arriverai jamais à me faire d’amis, je veux mourir.

Et cette litanie se termine le plus souvent par : « Ouais, non, en fait, tout ce que je veux, c’est faire une sieste, sous la couette, jusqu’en juillet prochain ». Ca y est, tu le vois le mot « dépression » qui clignote au-dessus de ta tête ? J’en reviens à la phrase de Pascal : A quoi reconnaît-on un homme malheureux ? A son envie irrépressible de demeurer en repos dans sa chambre.


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5 réponses à “Le monoxyde de l’ennui”

  1. 22 06 2009
    crusson (20:59:51) :

    Prendre le temps de s’arrêter de regarder chasse l’ennui mais l’apprentissage est quelque fois un peu long ! Quand tu arrive à regarder le monde sans jugement juste avec l’oeil et le sourire tout va beaucoup mieux . Ne rien attendre mais être prêt à tout recevoir est un possible remède .

  2. 26 06 2009
    louise (14:58:20) :

    je decouvre ton blog.
    je crois que je vais me plaire ici, j’aime ta façon d’ecrire, le ton, ….
    pour en revenir à Pascal, j’avoue que chez moi je ne m’ennuie pas, je sais parfaitement rester en repos (corps et âme)…. en gros, oui, je suis une loutre de compétition et glander est sans doute ce que je fais de mieux, parce que j’aime ça!!!!
    je vais fureter un peu sur ton blog, si tu permets.

  3. 21 11 2009
    Flopy (17:48:25) :

    C’est triste je me reconnais dans 4 des tableaux que vous décrivez avec talent.
    Comme une pseudo dépression liée à la routine et l’auto-dévaluation permanente, le seul moyen d’en échapper semble être de changer de train de vie.
    Pas gagné.
    C’est un bel article, merci!

  4. 4 04 2010
    Ichtus02 (16:26:03) :

    Une autre phrase de Pascal qui explique la première : Il y a un vide dans le coeur de l’homme que seul Dieu peut combler.

    Celui qui vient à moi n’auras jamais faim et celui qui croit en moi n’aura jamais soif : Jésus

  5. 5 06 2012
    Oscara (22:34:52) :

    Belle démonstration de la relation entre un homme malheureux et l’ennui. Est ce que cela veut dire que savoir s’ennuyer modérément est carrément vital ? A bientôt

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